Exquis Web Kim Thuy Photo par Krystel V Morin

Invitée : Kim Thúy

Transmettre la beauté par la cuisine et les mots

Auteure prolifique, Kim Thúy s’est d’abord fait connaître avec son admirable roman Ru, récit d’une narratrice-alter ego qui raconte sa naissance à Saigon jusqu’à sa vie d’adulte, en passant par sa fuite avec les boat people à l’âge de 10 ans vers un camp de réfugiés de Malaisie, puis son arrivée au Québec.

Kim Thúy compte parmi les auteurs adulés du Québec, aux côtés des Michel Tremblay ou des Dany Laferrière. Elle a publié, en 2017, son premier livre de recettes vietnamiennes.

Exquis Web Kim Thuy par Krystel V Morin

Kim Thúy en page couverture d’Exquis, nº 23, 2017. Photo : Krystel V. Morin

 

La vie de Kim Thúy est tout saú y uf un long fleuve tranquille. Auteure de quatre récits plusieurs fois primés et traduits dans différentes langues, elle connaît une popularité aussi grande en France qu’au Québec; c’est dire!

Celle qui a reçu un doctorat honorifique de l’Université Concordia et qui a été choisie comme porte-parole du Petit Robert est invitée partout sur la planète pour faire la promotion de son travail, pour participer à une foule de salons, de festivals et de foires du livre, ou pour recevoir des prix prestigieux.

 

D’ABORD MÈRE DE DEUX ADOS

Tout un défi pour cette maman de deux adolescents (Justin, 17 ans, et Valmond, 15 ans) qui considère son rôle de mère comme le plus important. D’autant plus que, Valmond étant autiste, elle s’implique aussi pour mieux faire connaître cette condition génétique qui rend la communication difficile et qui requiert une présence de tous les instants.

Inutile de dire que l’invitation de notre vinistar de l’automne à cuisiner avec elle dans sa grande maison de la Rive-Sud de Montréal a été reçue par notre équipe comme un précieux cadeau! Une occasion unique de discuter de l’importance de la cuisine dans son oeuvre et dans la culture vietnamienne, tout en discutant de son livre de recettes Le secret des Vietnamiennes, paru aux Éditions du Trécarré en octobre 2017.

Kim Thuy Le secret des Vietnamiennes recettes Trécarré

Kim Thúy, Le secret des Vietnamiennes, paru aux Éditions du Trécarré en  2017

 

DU RÔLE DES FEMMES DANS LE CLAN

« Avec cet ouvrage, j’ai voulu parler de l’importance de la transmission, montrer le travail des femmes qui nous élèvent dans le clan familial vietnamien, les mères, les tantes et les grands-mères, qui ont aussi la responsabilité de transmettre leur savoir-faire », explique Kim Thúy.

Chacun des chapitres de ce beau livre illustré de photos de plats et de scènes de rue du Vietnam parle d’une de ces femmes inspirantes : le premier porte sur sa mère.

« Elle est notre sherpa, celle qui nous a permis de traverser; c’est pourquoi je lui consacre la section sur les plats et les ingrédients de base de la cuisine vietnamienne », raconte Kim Thúy en préparant un mélange de deux thés différents.

Chacun des autres chapitres porte le nom d’une tante de la branche maternelle (qu’au Vietnam on identifie par des numéros), associée à un type de plats : ainsi, tante 4 apparaît dans le chapitre sur les soupes, tante 5, dans celui sur les bols et les sautés, tante 6 est liée aux recettes de légumes, et ainsi de suite.

« J’ai voulu que les recettes soient simples et faciles à réaliser avec des ingrédients de tous les jours », résume Kim Thúy, qui a été propriétaire du réputé restaurant Ru de Nam de 2002 à 2007.

On trouvera dans son livre des spécialités comme le porc au caramel, les aubergines grillées au porc et aux crevettes ou le poisson frit à la citronnelle, avec accords vin signés par son amie, la sommelière Michelle Bouffard.

 

 

LE JARDIN EXTRAORDINAIRE

La conversation est à peine entamée que, déjà, Kim Thúy nous entraîne au jardin pour récolter les verdures exotiques qui parfumeront le plat de tofu rôti à la citronnelle sur vermicelles qu’elle a prévu de nous servir.

Le potager familial occupe la majeure partie de la magnifique cour qui encercle la maison, dans laquelle se côtoient trois générations. Ses parents sont ses voisins de palier, puisqu’il s’agit en fait de deux maisons à étages jumelées, reliées à l’arrière par une large terrasse commune en bois.

Au fond de la cour se trouvent des jardinières surélevées, dans lesquelles poussent légumes, herbes et verdurettes asiatiques, comme le tatsoi, le shiso et le basilic vietnamien, dont le goût est très différent du basilic italien.

« C’est le jardin de ma mère; moi, je n’y fais rien du tout », précise l’auteure des récits Ru, Mãn et Vi, qui a aussi coécrit deux livres, dont un sur l’autisme. « C’est ma mère qui s’occupe du kale, des tomates, des concombres et des aubergines parce que je n’ai vraiment pas le temps! Mais je profite du plaisir de les apprêter et de les manger avec ma famille! » s’esclaffe-t-elle, guidant notre photographe sous une pergola où ont été ingénieusement plantées à la verticale des courges vietnamiennes.

Exquis Web Kim Thuy 2 par Krystel V Morin

Photo : Krystel V. Morin

 

De quoi inspirer celle qui admet d’emblée passer un temps fou à cuisiner au quotidien, pour peu qu’elle soit à la maison, des plats dans lesquels les légumes ont toujours la part du lion.

« Je cuisine comme j’écris, de 3 heures de l’après-midi à 10 heures du soir, en m’adaptant aux besoins de ma famille et à ses horaires, explique Kim Thúy. Pour que Valmond ouvre sa palette à une plus grande diversité, je prépare ce qu’il me demande, que ce soient des bagels au saumon fumé, un gâteau au chocolat ou du confit de canard. Ensuite, son frère Justin arrive de l’école et je lui sers son repas; en soirée, c’est le tour de mon mari, Francis, qui rentre souvent tard à cause de son travail d’avocat. Je préfère lui cuisiner un plat à la dernière minute, pour que ce soit frais. »

Lorsqu’on s’étonne du temps considérable qu’elle passe en cuisine, Kim Thúy apporte une précision. « Je considère que cuisiner pour ma famille, c’est ma responsabilité première : ce n’est pas un asservissement, mais plutôt un pouvoir, parce que cela permet à la fois de répondre aux besoins de ceux qu’on aime et de leur faire plaisir », explique la dynamique auteure, qui a aussi travaillé comme avocate et comme traductrice.

Exquis Web Kim Thuy trio par Krystel V Morin

Photos : Krystel V. Morin

 

Elle y va d’une anecdote : un jour qu’elle prépare des pétoncles à sa famille, tout le monde la complimente, certains affirmant même que c’est exactement ce qu’ils avaient envie de manger ce soir-là.

« J’ai donc répondu à leur besoin avant même qu’ils en prennent conscience et je leur ai apporté du bonheur, explique Kim Thúy. Quand a-t-on le privilège d’être la source du bonheur de quelqu’un? C’est très rare! La cuisine donne ce pouvoir incroyable, cette fierté. »

Elle juge aussi que c’est un outil important dans l’éducation des enfants, parce que lorsqu’une mère cuisine pour ses petits, elle fabrique la trame de leur histoire, programme leurs souvenirs, leurs références futures, ce qui les accompagnera toute leur vie.

Elle donne pour exemple la soupe au poulet que les mères québécoises préparent pour réconforter leurs enfants malades. C’est leur référence ultime, très personnelle.

Tandis qu’au Vietnam, les adultes malades rêvent plutôt au congé que leur maman leur servait, cette bouillie de riz concassé qu’on cuisine souvent au déjeuner.

 

POUR PARTAGER SES ÉMOTIONS

« Au Vietnam, où les gens affichent très peu leurs émotions, ce rôle de la nourriture est d’autant plus crucial que c’est par la cuisine que l’on transmet ses sentiments et son amour, que l’on montre sa générosité.

Tout passe par la nourriture, même la politique et les insultes, assure Kim Thúy. Au lieu de demander à quelqu’un s’il a mal ou s’il est triste, on lui demande s’il a faim et on cuisine pour le consoler ou lui faire oublier la maladie. »

Et ce sont les mères qui enseignent la cuisine à leurs filles; une véritable tradition orale que l’on se transmet à voix basse, pour ne pas ébruiter ces précieux secrets de famille qui se passent d’une génération à l’autre.

 

 

C’est pourquoi le geste de cuisiner n’est jamais futile aux yeux de l’auteure, qui ajoute que son plat préféré, ce sont les rouleaux de printemps, pour l’explosion de parfums et de saveurs.

« Comme mes parents font surtout des plats vietnamiens, j’aime préparer d’autres types de spécialités, confie-t-elle. J’ai une bonne expertise en cuisine italienne, je raffole de la cuisine indienne et je réussis plutôt bien les plats de type bistro français. Mais c’est quand je dois improviser à partir des restes du frigo que j’excelle », assure-t-elle.

 

PARTAGER LA BEAUTÉ

Même si l’élaboration d’un livre de recettes lui a parfois semblé fastidieuse, Kim Thúy demeure heureuse d’avoir pu mener ce projet à bon port et considère qu’il complète son oeuvre littéraire.

Celle-ci est traversée d’innombrables descriptions de plats, mais encore plus de scènes au cours desquelles les protagonistes font le geste de cuisiner pour des parents, des amis ou des compatriotes.

 

Robes vietnamiennes

Une publication partagée par Kim Thuy (@kimthuylythanh) le

 

« Je pense qu’on peut dire que dans tous mes livres, incluant celui de recettes, je poursuis un seul et même objectif : partager la beauté, oser transmettre, tout en établissant un pont entre les cultures vietnamienne et québécoise, cette dualité que je porte en moi et que je connais bien », de conclure Kim Thúy.

Et toujours, la cuisine sera pour elle le reflet de l’amour et de la résilience, une manière de transmettre la vie et de la traduire, dans les gestes autant que dans les mots.

 

 

Par L'équipe Exquis

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